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VOLCANIA17 54M
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5/26/2006 6:55 am

Last Read:
5/27/2010 6:34 am

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Quand j'étais petit, ma famille avait un château.
Oh, pas un de ces trucs gigantesques, sévères, nus et froids, non, non. Un château de poche, une grosse ferme quoi, refait au XVIIème, à un moment où l'amour et le plaisir apparaissaient petit à petit comme quelque chose qui valait le coup.

Pas de douves mais des jardins en terrasse, pas de meurtrières mais des très grandes fenêtres à meneaux en pierre jaune du Beaujolais, pas d'obscurité mais des plafonds peints aux couleurs chaudes, sensuelles, avec des coqs qui chantent et des demoiselles à baançoire, pas de domestiques mais des ribambelles de gosses qui tournaient et tournoyaient et faisaient râler les adultes dans la cuisine en train de préparer les conserves, les confitures dans les bacs en cuivre et les cornichons. Un vieux château, un peu fatigué, le toit déconfit mais encore vaillant, nous offrant odeurs et senteurs.
Il y avait même un fantôme, vieille dame désespérée de ne pouvoir apporter affection et petits gâteaux depuis trois siècles. Il fallait lui parler gentiment sinon elle pleurait. Je n'aime pas voir pleurer les vieilles dames soliatires.

Je refusai obstinément toute virée en colonie, préférant rester seul, sur la terrasse écrasée de soleil à jouer aux petits chevaux ou aux billes, (c'est un truc de petit mec, les billes sont des voitures de course qui vont à une vitesse effroyable sur le circuit tracé d'un index sur et fort sur le sol poussiéreux.

Déjà amateur de vision globale. Et surtout amateur de solitude pas solitaire (j'entends par là cette solitude extraordinaire de celui qui perçoit tout son environnement et qui, animal, profite des senteurs, des sons et des saveurs. Et aussi des livres que je dévorais à raison de deux à trois par jour, romans de science fiction et policier, déja un peu de sexe (Claudine...) et romans à l'eau de rose dont la sensualité sous-jacente et les descriptions des rapports hommes-femmes toujours difficiles ravissaient et éduquaient mon âme de futur mec)

En bas les vaches. Le soir, quand elle remontait les mamelles gonflées, nous allions à la ferme où le lait chaud et gras coulait à flots. Premiers émois que ce pis lourd et mou entre mes doigts d'enfant. Après, il y avait toujours une pêche, sucrée, mûre à souhait qui s'écrasait, le jus s'écoulant en longues rigoles sur mon menton. Les taches de pêche ne partent pas me rappelait-on d'un air grondeur et tendre devant mon appétit de vivre.

Là, un soir, assis sur des marches à écouter les adultes jouer et rire, exclu du fait de mon jeune âge, j'ai découvert l'infini de l'univers. Ma raison a vacillé dans cette obscurité, la mort étreignant mon esprit devant cette immensité que je me sentais, alors, incapable de prendre à bras-le-corps pour l'apprivoiser, l'explorer. Le plaisir des femmes que j'aimais m'a un jour, après une longue quête, donné la clef de cet infini que j'explore maintenant avec délices et sans crainte. L'orgasme des femmes est la clef de la Porte des Etoiles.

Une fois par an, la kermesse réunissait les gens des alentours: paysans fiers de faire goûter leur piquette âcre, curé jouant aux fléchettes pour gagner le saucisson, moi postulant au radio crochet pour devenir enfin Le Chanteur.

Plus tard, j'ai grandi. Habitant alors à proximité, c'est devenu un lieu de rencontre. La terre entière, du moins la mienne, celle de mes amis, est venue: été au chaud, mettre la tête sous les barriques de vin, se poursuivre dans les champs de vigne, s'attraper sous les pommiers, chaque événement était une fête, fin d'année, bac, fin de prépa, fin de trimestre, début etc... tout était prétexte.
Hiver au très froid, blotti à deux avec une douzaine de couverture dans une atmosphère en dessous de zéro, nouvels ans finis à la gnôle (immonde) que ma grand-mère, par privilège de bouilleur de cru, faisait fabriquer.

Je rêvais d'un nouveau Woodstock, accueillir tous ceux et celles qui aimaient la musique et faire briller les étoiles de la fête chez chacun.

Et puis, les premières virées avec mes amies. Les vieilles pierres accueillaient avec bonheur nos voix, nos soupirs, nos chants, les portraits de quelque ancêtre oublié regardait avec indulgnece ces marivaudages pourtant parfois sérieux, si sérieux.

Etonnant comme la vie habite les pierres. Etonnant comme la vie aime la vie, comme ces existences recueillies dans ce lieu portaient les sentiments vers la vérité, sans fard, mais pleine d'espoir et de vie.

J'ai fait l'amour souvent, là, dans cette chambre où est morte ma grand-mère, debour à la fenêtre, face à la vallée, les montagnes au loin, si près et pourtant si loin de la ville.

Premiers émois, premiers rêves, premiers lieux. Heureux de les avoir partagés, heureux de les avoir fait découvrir.
Heureux alors même qu'il a été vendu sans quez je ne puisse rien faire.

Il y a maintenant 5 ans.


rm_rabelais95 58M
131 posts
6/19/2006 10:25 am

Que voilà un beau texte.
J'habite une maison dans laquelle six générations se sont succédées.. Et j'y tiens.


derwolf55 61M

6/22/2006 5:39 pm

j'ai une maison dans le bordelais qui as etait batie aprés la guerre de cent ans , je ne sais toujours pas si j'y finirai mes jours...
Un trés beau texte avec un regard enfantin.........


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