La D  

FinalVirgin 38F
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6/30/2006 10:45 am

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9/16/2006 2:55 am

La D


Je ne sais pas ce qui m'arrive, mais pondre deux posts aussi rapprochés, ça ne m'était encore jamais arrivé...

Histoire de varier un peu, je vais vous parler de mon boulot. C'est ce qui remplit ma vie, en fait, n'ayant rien d'autre de particulier à faire en dehors de mon travail. C'est dire si je hais les vacances

Comme raison sociale, je suis infirmière de nuit, aux urgences d'un grand hôpital, et je ne veux rien entendre sur les fantasmes que ce métier est censé véhiculer

Pour ceux qui ont encore l'image de la douce infirmière, penchée avec sollicitude sur un patient souffrant, je vais me charger de détruire ce mythe en deux temps trois mouvements.

Voyez-vous, l'infirmière urgentiste (Oh le beau terme), a d'autres prérogatives.

Voici donc la nuit-type d'une infirmière d'urgence: (au poste d'accueil et d'orientation, c'est plus rigolo)
- Prise de poste : Rapide coup d'œil sur la salle d'attente, où les clochards soûls grattent leurs morpions, à côté de dames prises de vapeurs, de toxicos en crise de manque, d'hommes d'affaires ayant trop mangé et prenant leur aérophagie pour un infarctus du myocarde, d'adeptes des arrêts de travail qui cultivent leurs douleurs imaginaires, et puis, tout au fond, recroquevillés sur leurs brancards, les vieux, la douleur silencieuse, les cas graves qui n'ont plus la force de brailler.

- Tentative de tri et séance de punching-ball : je ne compte plus les insultes, ni les coups, ni les glaviots, ni les horions que je me prends, c'est la routine. En essayant de déterminer qui est le cas prioritaire dans tout ce fatras, évidemment, il y aura toujours ceux qui croient avoir la pire des maladies, et veulent passer avant tout le monde. J'ai un principe immuable, qui a toujours bien marché "c'est celui qui gueule le moins qui est le plus mal". Donc exit les gueulards, au cinquantième coup j'appelle la sécurité et le clébard qui va avec.

- La baston du soir, espoir : alors que tout semble se tasser, plus ou moins, c'est le moment que choisissent deux bandes rivales pour venir terminer de régler leurs comptes dans nos murs. Admirez la logique, au moins ils savent qu'ils seront soignés aussitôt. Généralement, dans ces cas-là, j'ouvre grand les portes, que les valides puissent s'enfuir, je prie pour que les non-valides ne se prennent pas un vilain coup, et je prépare mes fiches d'événement indésirable : alors, hum, nous disions... bris de vitre, chaises scellées arrachées, vitre securit fêlée, écran de surveillance défoncé par un nun-chaku, caméras explosées, et cabinets descellés, si si, j'vous jure. Et une fois que les protagonistes sont bien amochés, je collecte les armes (j'ai des gants, pas d'empreintes), et je les envoie se faire soigner, histoire de recommencer de plus belle.

L'arrêt cardiaque : il ne se passe pas une seule nuit sans un arrêt cardiaque, un vrai, avec toute la réanimation, le grand jeu, intuber,choquer, adrénaline, masser, naninana. A ce moment-là, j'ouvre bien les portes du box de réanimation, et aux emmerdeurs qui hurlent "mais j'passe quand, pétasse", je réponds d'aller regarder discrètement au box de réanimation, et je conseille de faire un arrêt cardiaque, là, maintenant, tout de suite, s'ils veulent être pris, et qu'à force de gueuler comme ça, ils vont certainement réussir. Généralement, ça leur coupe le sifflet.

Le schizo-qu'a-merdé-avec-ses-médocs : délire mystique identifié. "Ecoute-moi, mon fils, je suis Dieu, et Dieu t'ordonne de t'allonger sur ce brancard et de laisser ces gentils messieurs t'attacher pour que tu ne tombes pas". Ce sont les mystiques que je préfère, ça ne marche pas du tout sur les paranos.

Le toxico en manque : qui se tord de douleur par terre, en effrayant tous les autres gens bien pensants : "de la méthadone, s'il te plaît, donne moi, tu vois pas que je souffre, abrutie?" -
"Nan, j'vois pas, t'avais qu'à pas prendre en un jour ta dose d'une semaine. Et maintenant, souffre en silence." Mais ne vous inquiétez pas, il aura sa dose, rien que pour nos oreilles ensanglantées par ses cris d'orfraie.

La petite mamie en fin de vie : "Oui, je sais que je vais mourir, ne me réanimez pas, mais je ne comprends pas pourquoi ils ne veulent pas me laisser mourir dans ma chambre en maison de retraite, dans mon univers familier, dans mon lit, entourée de mes photos, de mes souvenirs... Pourquoi faut-il venir mourir dans un service d'urgences?" Message transmis au médecin, qui se fait un plaisir d'enguirlander l'infirmière de la maison de retraite, mais qui ne parvient pas à la convaincre de reprendre la patiente pour autant.

Le diagnotic qui tue : "monsieur, vous avez une tumeur incurable au cerveau, le pronostic est très mauvais, vous allez vous dégrader considérablement, vous n'atteindrez probablement pas votre 26ème année" (Evidemment, je condense, n'allez pas imaginer qu'on annonce ça ainsi aux patients).

Bon, il faut bien que la nuit s'achève, je vais faire l'impasse sur le monumental accident de la route, sur le jeune homme en coma éthylique suite à sa première cuite, sur les policiers qui nous ramènent des trucs bizarres, sur les menaces de procès, sur les menaces de voies de fait sur ma petite personne à la sortie du boulot... Ça ferait un trop gros post, il est déjà assez fourni comme ça...

Au moment de se rhabiller, discussions de nanas dans les vestiaires : "oh, moi j'en ai marre de toute cette violence, de tout cette mort, je vais décompresser en faisant l'amour avec mon mec, et toi ? " - "Moi aussi, heureusement qu'il est là pour me soutenir quand je craque" - "moi aussi, plus je vois la mort, plus j'ai envie de baiser, peut-être pour conjurer"
Et moi, bof... je vais me gaver d'anxiolytiques, pleurer un coup en rentrant chez moi, et c'est reparti pour un tour

rm_mowshow2002 46M
18 posts
7/11/2006 12:14 am

WXhaou, tu sais tu devrais continuer à écrire....je sais si ça te fiat du bien ou si ça te permet de décompresser mais l'intérêt serait de dépeindre avec autant de vérité, de pragmatisme et avec cette pointe de cynisme dont tu as seule le secret.
Plein de bisous à bientôt.
Syl.


rm_elle1962 54F
2066 posts
7/12/2006 5:01 am

Impressionnant et entièrement crédible.
J'ai passée une nuit dans le hall des Urgences à Tenon au printemps 2004 après y avoir accompagné un ami pris d'une subite occlusion intestinale, et ce que tu décris est exactement ce que j'y ai vu.
C'est pas un boulot d'infirmiière que tu fais, c'est un boulot de bonne soeur, un truc pour Mère Thérésa.
Tu as le droit d'en avoir marre.


rm_CarlBrVrMt 43M
18 posts
7/12/2006 4:28 pm

Tu aimes les autres...Parce que tu n'es pas obligé de faire ce boulot mais tu le fais. On te le rendra ... tôt ou tard.

" Nous avons tous besoin d'amour. L'amour fait partie de la nature humaine autant que boire, manger et dormir. Ils nous arrivent de nous asseoir, seul, devant un beau coucher de soleil et de penser: 'Toute cette beauté n'a aucune importance puisque je n'ai personne avec qui la partager'.
Il faudrait alors nous demander combien de fois, alors qu'on nous réclamait de l'amour, nous avons détourné la tête. Combien de fois nous avons eu peur de nous approcher de quelqu'un et de lui avouer sans facon que nous étions amoureux.
Gare à la solitude. Telle les drogues les plus dangereuses, elle créé une dépendance. Si le coucher de soleil ne semble plus avoir de sens faites preuve d'humilité et aller chercher de l'amour. Sachez que là, comme pour d'autres biens spirituels, plus vous serez disposé à donner, plus vous recevrez en retour."
Paolo Coelho dans Maktub

Il y a 3 personnes qui prennent la plume pour te répondre, te remercier pour cette petite mise au point ... au cas où on ne mettrait pas suffisament de distance avec nos petits problèmes.

Ces personnes sont prêt à s'ouvrir pour toi. Jette tes anxiolytiques. Ce n'est pas le remède à la solitude. Or ce mal te fait plus de mal que les patients "en papier maché" qui viennent égayer ta nuit. Choisis et prend ta plume.

Il nous arrive de passer des jours, voire des semaines entières, sans recevoir un geste d'affection de notre prochain. Durant ces périodes difficiles, toute chaleur humaine s'évanouit et la vie se résume à un rude effort de survie.
Le maître dit: "il nous faut alors examiner notre cheminée, y remettre du bois et tenter d'éclairer la pièce sombre que devient notre existence. Quand nous entendrons crépiter notre feu, les bûches craquer, les flammes conter des histoires, l'espoir nous sera rendu.
"Si nous sommes capables d'aimer, nous serons aussi capables d'être aimés. Ce n'est qu'une question de temps."
Même auteur, même livre


FinalVirgin 38F

7/14/2006 4:22 pm

Merci pour vos commentaires à tous les trois, si cette description vous a egayée, j'en suis fort contente.
Pour ce qui est de Paulo Coelho, il ne s'est jamais penché sur le sort des gens qui n'ont *jamais* reçu de geste d'affection de la part de leur prochain, si on exclut les parents. Donc pour l'instant, je reste avec mes anxiolytiques, si ce n'est pas le remède à la solitude, au moins ça permet de l'appréhender avec moins de difficulté.


rm_zardoz437 63M
71 posts
7/15/2006 12:21 pm

Une nuit de janvier 1999, j’ai connu ce que tu as décrit avec beaucoup de réalisme.
La violence, l’agressivité, la drogue, mais la dignité aussi.
Le toxico en crise de manque qui casse tout pour avoir sa dose de méthadone, je l’ai vu.
Le clochard saoul, aussi.
La douleur silencieuse, sur un brancard, qui passe plus ou moins inaperçu et les emmerdeurs qui hurlent parce qu’on ne s’occupe pas d’eux assez rapidement. J’ai vu cela aussi.

Pour moi, après des heures d’attente cela a été le diagnostic d’une maladie incurable.
Depuis, j’ai une fréquentation assez assidue de l’hôpital.
Lors de mes nombreux séjours dans le service de neurologie de l’hôpital, j’ai vécu des choses parfois incroyables, que je raconterai peut-être un jour.

Il y a un moment que je voulais rendre hommage au métier que tu fais.
Tu m’as tendue la perche, alors j’en profite et je saisi l’occasion de dire que tu fais un métier que j’admire à beaucoup de points de vue.
Et c’est bien, qu’il y ait encore des jeunes, pour prendre la relève.


FinalVirgin 38F

7/16/2006 7:36 pm

Merci à toi, Zardoz, de temps en temps ça fait plaisir de voir que certaines personnes reconnaissent à quel point ce métier est dur, à la différence d'autres pour lesquels le passe-temps le plus ludique est de taper sur l'infirmière. Mais parfois, ça vaut le coup, et un patient soulagé, calmé, aidé, rassuré, consolé, ça me fait oublier tout le reste. Bon courage à toi


derwolf55 61M

8/18/2006 11:32 am

Je passe souvent sur ton blog mais ce texte reste toujours mon préféré la dureté de ton métier l'abnégation et le réalisme passe á travers les lignes et en plus tu as une des plus jolie plume du site .


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